Récit de vie

La fille aux sept noms de Hyeonseo Lee : survivre, fuir et se reconstruire loin de la CorĂ©e du Nord đŸ‡°đŸ‡”

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Ce tĂ©moignage aborde la dictature nord-corĂ©enne, l’endoctrinement, la surveillance, la famine, les exĂ©cutions publiques, la fuite clandestine, l’exil, la traite humaine, les violences faites aux femmes, la corruption, les mariages forcĂ©s, l’apatridie, la peur d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©e ou renvoyĂ©e en CorĂ©e du Nord, ainsi que la sĂ©paration familiale.

Ce n’est pas une lecture lĂ©gĂšre. Prenez soin de vous si certains sujets peuvent rĂ©sonner douloureusement. ✹

Hyeonseo Lee a grandi en CorĂ©e du Nord, dans l’amour de sa patrie. Mais la disparition Ă©nigmatique de son pĂšre, la mort de Kim Il-sung et la famine qui se propage Ă©branlent peu Ă  peu sa ferveur.

À 17 ans, portĂ©e par la fougue de l’adolescence et par le dĂ©sir de voir ce qui existe au-delĂ  de la frontiĂšre, elle traverse clandestinement la riviĂšre qui sĂ©pare la CorĂ©e du Nord de la Chine.

LĂ -bas, elle apprend Ă  se cacher, Ă  changer d’identitĂ©, Ă  survivre et Ă  mĂ»rir un projet immense : rĂ©unir sa famille dans un monde plus libre.

Hyeonseo Lee est nĂ©e Ă  Hyesan, en CorĂ©e du Nord. AprĂšs sa fuite, puis aprĂšs une confĂ©rence TED trĂšs remarquĂ©e, elle devient l’une des voix des transfuges nord-corĂ©en.ne.s Ă  travers le monde. Elle vit aujourd’hui Ă  SĂ©oul, oĂč elle dĂ©fend les droits humains.

La fille aux sept noms fait partie de ces livres qui ne laissent pas indiffĂ©rent.e. C’est le genre de lecture qui ouvre mille pensĂ©es, qui apprend, qui secoue, qui donne envie de mieux comprendre, mais qui laisse aussi une impression difficile Ă  formuler.

L’histoire est tellement forte que j’ai eu du mal à mettre des mots dessus.

Ce livre raconte le parcours de Hyeonseo Lee, une enfant ayant grandi en CorĂ©e du Nord, dans un pays oĂč l’État contrĂŽle les rĂ©cits, les images, les comportements, les dĂ©placements, les relations et mĂȘme la maniĂšre de penser son propre pays.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence visible du rĂ©gime. C’est aussi l’emprise quotidienne : ce qui est appris Ă  l’école, ce qui est rĂ©pĂ©tĂ© en famille, ce qu’il faut taire, ce qu’il faut croire, ce qu’il faut montrer, ce qu’il faut dĂ©noncer.

L’un des Ă©lĂ©ments qui m’a le plus marquĂ©e est le Songbun.

Le Songbun est un systĂšme de classification sociale utilisĂ© en CorĂ©e du Nord. Il Ă©value les individus selon leur origine familiale, leur loyautĂ© supposĂ©e envers le rĂ©gime et leur place dans l’histoire politique du pays.

En rĂ©sumĂ©, la sociĂ©tĂ© nord-corĂ©enne ne considĂšre pas chaque personne comme libre de construire sa propre trajectoire. La naissance, la famille, les actes des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes et le degrĂ© de fidĂ©litĂ© au rĂ©gime peuvent influencer l’accĂšs Ă  l’éducation, au travail, Ă  la nourriture, au logement, aux responsabilitĂ©s ou aux opportunitĂ©s.

Hyeonseo Lee a grandi dans une famille relativement favorisĂ©e, avec un Songbun plutĂŽt Ă©levĂ©. Elle n’a donc pas connu la misĂšre la plus extrĂȘme dĂšs l’enfance, ce qui rend son tĂ©moignage d’autant plus intĂ©ressant : elle ne dĂ©crit pas seulement la pauvretĂ© ou la faim. Elle raconte aussi l’endoctrinement, l’illusion, la fiertĂ© apprise, puis les fissures qui apparaissent peu Ă  peu.

C’est lĂ  que le livre devient particuliĂšrement troublant. Hyeonseo Lee ne naĂźt pas en opposition au rĂ©gime. Elle grandit en croyant ce qu’on lui apprend. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce dĂ©placement du regard, cette sortie progressive d’un monde fermĂ©, qui rend son rĂ©cit si fort.

Vu sur : le site de Keulmadang, les littératures de Corée https://keulmadang.com/2019/03/22/thematiques/une-societe-en-metamorphose/la-coree-du-nord-et-son-systeme-de-castes-le-songbun/

En lisant ce livre, il est difficile de ne pas penser au pouvoir des récits politiques.

Hyeonseo Lee raconte une enfance oĂč l’État est partout : Ă  l’école, dans les chants, dans les portraits, dans les cĂ©rĂ©monies, dans les discours, dans la peur, dans la surveillance et dans les rĂ©flexes du quotidien.

Le rĂ©gime ne se contente pas d’interdire. Il fabrique aussi une vision du monde. Il raconte qui sont les ennemi.e.s, qui sont les hĂ©ros, ce qu’il faut admirer, ce qu’il faut craindre, ce qu’il faut taire.

C’est peut-ĂȘtre l’un des aspects les plus glaçants du livre : les personnages ne vivent pas seulement sous une contrainte extĂ©rieure. Iels grandissent dans un monde oĂč l’imaginaire lui-mĂȘme est contrĂŽlĂ©.

Et lorsqu’une personne commence Ă  douter, ce doute n’est pas seulement intellectuel. Il touche Ă  tout : la famille, l’identitĂ©, la loyautĂ©, la sĂ©curitĂ©, la honte, la peur et la possibilitĂ© mĂȘme d’imaginer une autre vie.

La fuite de Hyeonseo Lee ne ressemble pas à une libération immédiate.

C’est important de le dire : quitter la CorĂ©e du Nord ne signifie pas automatiquement ĂȘtre libre. AprĂšs son passage en Chine, Hyeonseo Lee doit se cacher, changer d’identitĂ©, apprendre Ă  ne pas attirer l’attention, Ă©viter les contrĂŽles, vivre avec la peur d’ĂȘtre dĂ©noncĂ©e ou renvoyĂ©e en CorĂ©e du Nord.

Le titre prend alors tout son sens.

La fille aux sept noms, ce n’est pas seulement une formule poĂ©tique. C’est aussi l’histoire d’une personne obligĂ©e de porter plusieurs identitĂ©s pour survivre. Changer de nom devient une stratĂ©gie, une protection, mais aussi une perte. Chaque nom semble permettre de continuer, tout en Ă©loignant un peu plus la personne de celle qu’elle Ă©tait au dĂ©part.

Ce que j’ai trouvĂ© trĂšs fort, c’est cette tension permanente entre intelligence, instinct, chance, courage et peur. Hyeonseo Lee n’est pas une hĂ©roĂŻne invincible. Elle est une jeune femme qui doit apprendre trĂšs vite, comprendre les codes d’un pays qui n’est pas le sien, faire confiance parfois, se mĂ©fier souvent, mentir pour survivre, et continuer malgrĂ© l’épuisement.

Le tĂ©moignage montre aussi Ă  quel point les femmes nord-corĂ©ennes en fuite peuvent ĂȘtre vulnĂ©rables.

L’exil clandestin expose Ă  la pauvretĂ©, Ă  l’exploitation, au chantage, aux violences sexuelles, aux mariages forcĂ©s, Ă  la traite humaine et au risque permanent d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©e ou renvoyĂ©e de force.

C’est un point trĂšs important du livre : la frontiĂšre ne marque pas une sortie nette de la violence. Elle dĂ©place les dangers. La CorĂ©e du Nord reprĂ©sente l’enfermement politique, mais la Chine devient aussi un espace de clandestinitĂ©, de peur, d’exploitation et de prĂ©caritĂ©.

Le livre permet donc d’interroger plusieurs formes de domination Ă  la fois : la dictature, le contrĂŽle des corps, la vulnĂ©rabilitĂ© des personnes sans papiers, les violences faites aux femmes, la corruption et l’absence de protection pour les personnes en fuite.

Plusieurs sujets m’ont particuliĂšrement marquĂ©e :

  • le Songbun et la maniĂšre dont une sociĂ©tĂ© peut classer les individus dĂšs la naissance ;
  • l’endoctrinement politique et le contrĂŽle de l’information ;
  • la famine et les inĂ©galitĂ©s invisibilisĂ©es par la propagande ;
  • la corruption, les trafics et les arrangements nĂ©cessaires pour survivre ;
  • les violences faites aux femmes, notamment dans les situations d’exil clandestin ;
  • les mariages forcĂ©s et la traite humaine ;
  • la peur de la dĂ©nonciation ;
  • les difficultĂ©s d’adaptation aprĂšs l’exil ;
  • le sentiment de ne plus vraiment appartenir Ă  un seul endroit ;
  • la place de l’histoire officielle dans la construction d’un pays.

Ce dernier point m’a particuliĂšrement fait rĂ©flĂ©chir.

Il est facile de lire ce tĂ©moignage en se disant que la CorĂ©e du Nord est un cas extrĂȘme, presque irrĂ©el. Et bien sĂ»r, la situation dĂ©crite est d’une violence politique particuliĂšre. Mais ce livre rappelle aussi que chaque pays construit ses rĂ©cits, ses angles morts, ses silences et ses manuels scolaires.

Cela ne veut pas dire que toutes les situations se valent. Ce serait faux et indĂ©cent. Mais cela invite Ă  rester vigilant.e face aux rĂ©cits officiels, Ă  la maniĂšre dont l’histoire est racontĂ©e, aux voix qui sont mises en avant et Ă  celles qui disparaissent.

Le savoir est une arme. Et l’accùs au savoir n’a rien d’anodin.

Je crois qu’il faut aussi lire ce livre avec humilitĂ©.

Je ne suis pas spĂ©cialiste de la CorĂ©e du Nord, de la Chine, des migrations ou de la gĂ©opolitique asiatique. Ce tĂ©moignage m’a appris beaucoup de choses, mais il ne peut pas, Ă  lui seul, tout expliquer.

C’est un rĂ©cit personnel, situĂ©, incarnĂ©. Il donne accĂšs Ă  une expĂ©rience, Ă  un parcours, Ă  une voix. Il ne remplace pas un travail historique, journalistique ou universitaire sur la CorĂ©e du Nord, mais il permet de ressentir concrĂštement ce que des notions comme dictature, propagande, frontiĂšre, clandestinitĂ© ou exil peuvent signifier dans une vie.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment sa force.

J’ai trouvĂ© La fille aux sept noms bouleversant.

Ce livre est difficile, mais passionnant. Il donne à voir une réalité que je connaissais trÚs mal, tout en rappelant que derriÚre les grands mots politiques : régime, frontiÚre, dictature, propagande, exil; il y a des vies, des familles, des peurs, des choix impossibles et des personnes qui tentent de survivre.

Ce qui m’a le plus touchĂ©e, ce n’est pas seulement la souffrance racontĂ©e. C’est la force du tĂ©moignage. Hyeonseo Lee raconte son parcours avec une luciditĂ© impressionnante. Elle montre la peur, les erreurs, les hasards, les moments de bascule, mais aussi l’intelligence, la dĂ©termination et l’amour familial qui lui ont permis d’avancer.

J’ai aussi beaucoup pensĂ© Ă  la question de l’identitĂ©. Quand une personne doit changer de nom, de langue, de pays, de papiers, de comportement et parfois mĂȘme de version de son histoire pour survivre, que reste-t-il de soi ? Comment se reconstruire aprĂšs avoir vĂ©cu si longtemps dans la peur ?

C’est une lecture que je recommande, mais pas comme un simple rĂ©cit « inspirant ». Ce mot serait trop faible, presque trop confortable.

C’est un tĂ©moignage dur, important, parfois glaçant, mais profondĂ©ment humain.

Je conseille de dĂ©couvrir les confĂ©rences de Hyeonseo Lee aprĂšs la lecture du livre, surtout si vous souhaitez Ă©viter d’en savoir trop avant de commencer.

Son histoire est aujourd’hui trĂšs connue, notamment grĂące Ă  ses interventions TED et TEDx. Mais pour ma part, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© dĂ©couvrir d’abord le rĂ©cit par le livre, afin de comprendre progressivement l’histoire de ses sept noms.

Si vous n’avez pas peur des rĂ©vĂ©lations importantes, ses confĂ©rences permettent ensuite de prolonger la rĂ©flexion et d’entendre sa voix directement.

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