Polar, thriller

Yeruldelgger, de Ian Manook : enquĂȘte noire entre Oulan-Bator et la steppe mongole đŸș

PremiĂšre de couverture du livre.

Ce roman contient des scĂšnes de violence explicite, dont des meurtres, tortures, violences racistes, violences sexuelles, viols, fĂ©minicides, violences envers des enfants, deuil, corruption, pauvretĂ© extrĂȘme et passages trĂšs sanglants.

RĂ©sumĂ© đŸ€ 

Yeruldelgger, ou Yeruldelgger Khaltar Guichyguinkhen pour les plus courageux, commissaire Ă  la crim’ d’Oulan-Bator, est appelĂ© dans les steppes alors qu’il enquĂȘtait sur le meurtre sauvage de trois chinois. LĂ -bas il dĂ©couvre le corps d’une fillette, un crime qui le ramenĂ© directement vers son propre drame personnel, l’assassinat de sa fille cadette quelques annĂ©es plus tĂŽt. Au fil de son enquĂȘte Yeruldelgger et son Ă©quipe vont dĂ©couvrir que les deux affaires pourraient ĂȘtre liĂ©es


Tout d’abord, place au personnage Ă©ponyme, au nom aussi imprononçable que celui d’un volcan islandais : Yeruldelgger, commissaire Ă  la crim’ d’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie. Un sacrĂ© personnage ! Flic hors du commun au cƓur brisĂ©, c’est aussi un sage qui a suivi « de grands enseignements ». Il est trĂšs tĂȘtu, possĂšde un esprit vif, une force gigantesque et un grand cƓur
 Il est nĂ© dans l’ancienne Mongolie, ce qui fait de lui un personnage partagĂ© entre les traditions ancestrales de son peuple et l’Ă©trangetĂ© de la mondialisation.  Au fil des pages, son histoire se dĂ©voile peu Ă  peu : sa rage devient plus comprĂ©hensible, sans que toute la violence de son passĂ© puisse rĂ©ellement s’imaginer.  Yeruldelgger reste sacrĂ©ment mystĂ©rieux !

Vient ensuite Oyun, sa coĂ©quipiĂšre, la seule qui semble le supporter. Et il n’y a bien qu’elle pour tenir tĂȘte Ă  son aĂźnĂ© ! Son regard sur le monde est surprenant, et c’est un personnage trĂšs attachant.

Gantulga, gamin des égouts, et Solongo, compagne de Yeruldelgger, possÚdent eux aussi une profondeur incroyable

L’auteur joue avec les nerfs tout au long du rĂ©cit ! DĂšs que la suite semble se deviner, c’est souvent pour mieux mener sur une fausse piste ! Le suspense monte progressivement, ce qui est assez rare. MĂȘme lorsque les ficelles se devinent, l’attachement ressenti pour les personnages provoque une vĂ©ritable boule au ventre. Ainsi, le rĂ©cit prĂ©sente une intrigue maĂźtrisĂ©e et une bonne dose de rebondissements. Le roman est trĂšs bien construit, avec une vraie montĂ©e en puissance de l’intrigue. Les enquĂȘtes policiĂšres s’entremĂȘlent et apportent une vraie profondeur au roman. Pas le temps de s’ennuyer !

La Mongolie traditionnelle đŸ‡Č🇳

Entre la riviĂšre Touba et les rĂ©gions du Khentii… En Ă©coutant les rĂ©cits des anciens nomades, et en se promenant Ă  leurs cĂŽtĂ©s, un riche paysage s’offre au lectorat. Au cƓur des steppes, les yourtes dressent leurs toits et les guetteurs, anciens du village dont la sagesse n’a nulle rivale, observent chaque mouvement au loin. Le passage dans ces yourtes devient un vĂ©ritable rituel pour les Ă©tranger.e.s. Ces habitant.e.s sont d’une telle bontĂ© que leur hospitalitĂ© semble offerte sans rĂ©serve aux voyageurs et aux voyageuses. Des mets « dĂ©licieux », comme le boodog, sont prĂ©parĂ©s avec amour. Il en est de mĂȘme pour le suutei tsaĂŻ, la boisson traditionnelle, un thĂ© noir salĂ©, dans laquelle s’ajoutent du beurre de yak ou de la farine. L’auteur Ă  un don pour donner l’eau Ă  la bouche ! (Parole de vĂ©gĂ©tarienne !)

Hey, qu’est-ce qui te prend ?

Pas le pied gauche, tu ne te souviens pas ?

Tu crois Ă  ces vieilleries-lĂ  ?

J’y crois, confirma-t-il et tu as intĂ©rĂȘt Ă  y croire toi aussi.

En pensant Ă  la Mongolie, certaines images me reviennent facilement : celles des photographies vues dans des magazines tels GĂ©o ou Terre sauvage… Pourtant, ces paysages vierges sont de plus en plus rares. L’envie de modernisation gagne dans les jeunes esprits autant que dans les villes. Ces mĂȘmes villes, comme la capitale, tĂ©moignent aussi de la rudesse du pays. Un pays marquĂ© par la pauvretĂ©, oĂč les buildings poussent au milieu des terres ancestrales. Les enfants, orphelins pour la plupart, vivent dans les cages d’ascenseur s’ils ont de la chance, ou dans les Ă©gouts. La pollution, qui grandit chaque jour, emporte de plus en plus de vies. L’auteur fait tout pour faire ressentir la dĂ©sillusion des personnages face Ă  la perte des traditions ancestrales et ce nouveau monde…

image d'une steppe mongole, avec un cavalier et un troupeau de chevaux.
Steppe mongole © Alessandra Meniconzi

L’originalitĂ© de cette histoire tient aussi Ă  la maniĂšre dont l’auteur plante son dĂ©cor : il mĂȘle les steppes mongoles Ă  certains Ă©lĂ©ments de l’histoire de la France hexagonale, l’AcadĂ©mie française et le nazisme. En plus de son analyse dĂ©taillĂ©e, Manook Ă©tablit des parallĂšles entre diffĂ©rentes idĂ©ologies conquĂ©rantes et dictatoriales, de Gengis Khan Ă  Hitler. MalgrĂ© la distance gĂ©ographique et temporelle, beaucoup de Mongol.e.s ignorent l’existence de la Shoah, tandis que beaucoup de Français.e.s et d’Allemand.e.s ne sauraient situer la Mongolie sur un planisphĂšre. Solongo explique que la vision de l’Histoire varie selon les cultures et les territoires. D’un point de vue occidental, le pire « boucher » Ă©tait Hitler alors qu’en Mongolie, ce rĂŽle est plutĂŽt associĂ© Ă  Staline et Mao. 

Petite prĂ©cision avant d’aller plus loin : ce passage reflĂšte mon ressenti de lectrice française, d’ascendance europĂ©enne, qui n’a jamais visitĂ© la Mongolie. Il ne s’agit donc pas de parler Ă  la place des personnes concernĂ©es, mais de partager ce que le roman a fait rĂ©sonner avec mes propres connaissances et reprĂ©sentations.

– Parce que ce n’est pas notre histoire, avait rĂ©pondu tristement Solongo.

– Six millions de morts, comme cela peut-il ne pas ĂȘtre notre histoire Ă  nous aussi ?

– Notre histoire Ă  nous, elle est plus proche des quatre-vingts millions de morts de Staline, et des centaines de millions de morts de Mao et des autres. L’histoire des Juifs n’est pas la nĂŽtre. Toute leur guerre n’était pas la nĂŽtre non plus !« 

La plume de Ian Manook m’a vraiment surprise ! Il mĂȘle dans son rĂ©cit poĂ©sie et humour, violence et amour, et le rĂ©sultat est dĂ©routant ! Il rĂ©ussit Ă  merveille Ă  faire ressentir la fiertĂ© et le dĂ©sir de libertĂ© qui traversent les personnages mongols. Concernant l’enquĂȘte policiĂšre, certains passages sont trĂšs sombres et difficiles Ă  lire, notamment les scĂšnes de racisme, de bagarres, de meurtres, de tortures et de viols… Il faut ĂȘtre bien accrochĂ©.e ! C’est donc un roman trĂšs complexe, et tout est rĂ©ussi jusqu’aux titres des chapitres !

Mon avis 😊

Bien que certaines scĂšnes m’aient dĂ©goĂ»tĂ©e, Yeruldelgger est un thriller surprenant qui cherche avant tout Ă  faire dĂ©couvrir un pays. Cette histoire m’a permis de dĂ©couvrir la Mongolie sous un angle culturel et humain. Manook Ă©voque aussi un peuple moderne et ancrĂ© dans ses traditions nomades et chamaniques. C’est une trĂšs belle dĂ©claration d’amour au pays, Ă  ses habitant.e.s et Ă  leurs traditions. C’est remarquable ! Enfin, malgrĂ© une intrigue parfois peu complexe (et quelques passages un peu longs, je l’avoue), je recommande ce livre de tout cƓur ! Un voyage en Mongolie, ça ne se refuse pas !

3 rĂ©flexions au sujet de “Yeruldelgger, de Ian Manook : enquĂȘte noire entre Oulan-Bator et la steppe mongole đŸș”

  1. Coucou 🙂
    Comme promis je passe sur votre trĂšs beau blog !
    Tout comme toi, j’ai trouvĂ© certaines scĂšnes rĂ©pugnantes ce qui m’a d’ailleurs poussĂ© Ă  faire une pause et mettre le livre de cĂŽtĂ©. Mais je pense le terminer bientĂŽt 🙂
    Je me suis abonnĂ©e Ă  votre blog car j’aime bien suivre les lectures des autres internautes !
    A bientît 😉

    Aimé par 2 personnes

    1. Coucou ! Eh bien, merci beaucoup 😊
      Ah oui, je comprends. En le lisant, j’étais trĂšs Ă©nervĂ©e contre certains personnages, mais c’est trĂšs dur de le lĂącher : on veut connaĂźtre la fin. Et tu verras, aprĂšs, tu voudras peut-ĂȘtre lire le tome 2, qui est beaucoup plus soft 😉
      En tout cas, c’est trùs gentil ce que tu dis. À bientît 😊

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