
Résumé 🗝️
« Elle s’appelait Madeleine, elle aurait eu 100 ans en 2015. Je m’appelle Clara , j’ai 31 ans. Nous ne nous sommes jamais connues pourtant nous partageons le même appartement, ou du moins l’avons-nous partagé à différentes époques. Madeleine y avait vécu vingt ans. Elle est morte un an avant que je ne m’y installe, l’appartement avait été entre-temps refait à neuf. Interstice préservé de l’oubli, la cave avait été abandonnée en l’état. J’y ai découvert, après en avoir scié le verrou, rangée, empaquetée dans des cartons, la vie de Madeleine, objets, photographies, lettres. Je m’y suis plongée. »
Clara décide alors de mener l’enquête et de la partager sur Twitter. Qui était Madeleine? Comment a-t-elle vécu ? Qui a-t-elle aimé ? Roman du réel, reportage photo, ce livre 2.0 réunit les quatre saisons du #MadeleineProject .

Avertissement de contenu :
L’œuvre évoque la mort, le deuil, la mémoire d’une personne disparue, l’intimité d’une inconnue, la Seconde Guerre mondiale, les attentats du 13 novembre 2015, ainsi que la question délicate de ce qu’il est juste ou non de révéler d’une vie privée.
Alerte pavé 📚
Je tiens à préciser que ce livre est une véritable brique. Pour vous donner une idée, le premier tome d’Outlander semble presque petit à côté !
Mais il ne faut pas se laisser impressionner par son épaisseur. Comme Madeleine Project est composé de tweets, de photographies, d’objets retrouvés et d’archives, la lecture avance assez vite. Ce n’est pas un pavé dense au sens classique du terme : c’est plutôt un livre à feuilleter, à observer et à lire par fragments.
Pour ma part, je l’ai lu en quatre petites soirées ! 😄
Avant-propos 🧵
J’ai découvert Madeleine Project grâce à Instagram, où le livre revenait souvent en stories et dans plusieurs wishlists. Comme je n’avais pas de compte Twitter, j’étais complètement passée à côté du projet au moment de sa publication en ligne.
Au départ, j’étais un peu sceptique. Twitter ne m’a jamais vraiment attirée, et je me demandais ce que pouvait donner un livre composé à partir de tweets. Pourtant, l’idée m’a très vite intriguée : une journaliste découvre dans une cave les objets, les lettres et les photographies d’une femme qu’elle n’a jamais connue, puis décide d’enquêter sur sa vie.
J’étais donc été très curieuse de voir où cette enquête avait mené la journaliste Clara Beaudoux !
N’y avait-il pas quelque chose de paradoxal à tenter de sauvegarder une mémoire avec un outil si volatil ?
Un drôle de livre 📱
Ce livre peut paraître assez étrange au début, car il est imposant et composé en grande partie d’images. En effet, les tweets de l’autrice sont généralement soit de courtes phrases sur l’avancée de ses recherches, soit des photos des affaires de Madeleine, ou encore des lieux, des objets, des voyages et des événements liés, du point de vue de l’autrice, à Madeleine.
Dans ce livre, seuls les passages en noir, placés à la fin ou au début de chaque saison, selon le point de vue, sont plus romancés. Dans ces textes, l’autrice sort de la cave et livre plus profondément son ressenti face à ces découvertes, mais aussi à son intrusion dans la vie de Madeleine.
Finalement, ce livre, décrit comme un « feuilleton 2.0 », se lit rapidement et se révèle très intéressant. Les images prennent beaucoup de place, et plus je découvrais de nouveaux éléments, plus j’avais envie d’en savoir davantage !
C’est aussi cela, la curiosité humaine…
Mais cette curiosité pose aussi une question délicate : jusqu’où peut-on enquêter sur la vie d’une personne inconnue sans trahir son intimité ?

Devoir de mémoire 🕯️
L’obligation morale de témoigner, individuellement ou collectivement, d’événements dont la connaissance et la transmission sont jugées nécessaires pour tirer les leçons du passé (la Résistance ou la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple).
Larousse illustré, 2003
Le travail mené par l’autrice peut s’apparenter à une forme de devoir de mémoire, ou plutôt à un travail contre l’oubli. Clara Beaudoux cherche à utiliser les sources les plus justes et les plus précises possible pour retracer des faits réels de manière aussi objective que possible, malgré un attachement de plus en plus évident à Madeleine.
Son travail est remarquable, complet et respectueux. Le nom de famille de Madeleine n’est jamais révélé, certaines correspondances avec Loulou ne sont pas lues, et encore moins partagées. Cette retenue est importante : elle rappelle que l’enquête touche à une vie réelle, à une intimité, et pas seulement à un mystère à résoudre.
Grâce à elle, les lecteur.rice.s découvrent la vie d’une femme qui a traversé le XXe siècle. Cette existence aurait pu être celle de tant d’autres personnes inconnues, ou au contraire très proches. Ce qui est découvert au fond de la cave fait ressortir des fragments d’Histoire : des objets, des lettres, des souvenirs, des traces du quotidien, mais aussi des échos d’événements qu’il ne faudrait jamais oublier.
Ce sont aussi ces existences discrètes qu’il ne faudrait pas laisser disparaître. À travers Madeleine, le livre parle d’une mémoire intime, mais aussi d’une mémoire collective : celle d’un pays, d’une époque, de vies ordinaires traversées par la grande Histoire.
Ces petits détails infimes, ces micro-souvenirs, ces pétales séchés, ces crayons vieillis… Toute cette beauté du quotidien, qu’on oublie souvent de regarder, pouvait se révéler.
Faire sortir de l’oubli ces traces du passé est aussi un moyen de transmettre aux plus jeunes. C’est par exemple le cas des trouvailles et des souvenirs partagés avec les élèves de l’école Jean-Macé, autre projet mené par l’autrice dans l’école où enseignait Madeleine.
Parallèlement, Clara Beaudoux évoque aussi les attentats du 13 novembre, qu’elle a vécus de près. Les impressions et les sentiments de Madeleine face à la guerre se mêlent alors à une histoire plus contemporaine, douloureuse elle aussi. De nombreux sujets abordés dans les lettres résonnent encore aujourd’hui, et c’est troublant de constater à quel point certaines inquiétudes traversent les époques !
Finalement, je trouve que Clara Beaudoux a rendu un très bel hommage à Madeleine. Grâce à ce livre, elle ne reste pas seulement un prénom sur des cartons retrouvés dans une cave : elle redevient une personne, avec une histoire, des liens, des souvenirs, une place dans la mémoire.
À la recherche (non pas du temps perdu) mais d’un temps vécu, de fragments d’une mémoire traversée par l’Histoire.
Mon avis 💌
Vu la longueur de mon article, je pense que vous l’aurez compris, ce livre a été un énorme coup de cœur ! Je m’explique !
Tout d’abord, j’ai été complètement happée par l’histoire. Ma curiosité naturelle a certainement joué un rôle là-dedans, mais j’avais surtout envie de la connaître. Car l’auteure, transmet son attachement pour Madeleine. J’ai aussi été soulagée de constater que ce livre ne révélait pas du « commérage ». C’était ma peur avant de lire ce livre, je ne voulais pas avoir l’impression de m’immiscer dans une intimité qui ne me concernait pas. C’est bête à dire, mais j’ai horreur des personnes qui parlent sur les autres, ceux qui sont toujours en train de guetter la moindre information sur leurs voisins, pour pouvoir mieux les critiquer, des personnes qui observent pour mieux ragoter… Bref je crois que vous aurez bien compris, c’est quelque chose qui m’énerve énormément. Donc fort heureusement ce livre n’est pas tombé dans cet écueil.
C’est tout de même étrange de s’attacher autant à une personne inconnue. Au bout d’un moment, alors que je lisais, je me suis dit : « Mais comment l’autrice peut-elle être aussi absorbée par la vie de Madeleine ? » Je pense maintenant, que lorsqu’une personne est plongée dans un projet aussi important, elle finit par voir des signes partout, et c’est ce qui finit par la pousser à poursuivre son projet. Ce projet c’est justement le Madeleine Project.
Finalement, aujourd’hui (oui je n’écris pas mes chroniques directement j’ai un peu de mal à m’exprimer parfois) il m’arrive de repenser à cette femme notamment lorsque je mange des madeleines, lorsque je vois un reportage sur la Hollande. C’était une inconnue et elle le restera d’un certain point de vue. Mais c’est peut-être une partie de l’histoire de cette personne que j’ai croisée dans le bus ce matin, ou celle que j’ai bousculée en faisant les courses parce que je suis très maladroite…
Madeleine Project est un hommage à la mémoire d’une femme discrète, ordinaire en apparence, mais dont la vie devient précieuse dès qu’une personne prend le temps de la regarder avec attention.
Voilà mon seul regret : ne pouvoir échanger avec toi autour d’un thé, pour savoir ce que tu aurais pensé de tout cela.
PS 🤫
J’ai été tellement émue de lire ce livre que j’ai versé ma petite larme ! Mais chut, c’est un secret 🤫
Petits plus 🔎
Ce livre m’a un peu fait penser au livre Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan, dans lequel, l’autrice rend hommage à sa mère…
Cette lecture a aussi fait germer plusieurs questions dans mon esprit :
Sommes-nous les gardien.ne.s de sa mémoire ?
Allons nous devenir, à notre tour, des gardien.ne.s de mémoire ?
Quelle trace laisserons-nous quand nous ne serons plus là ?
Qu’aurait fait Clara Beaudoux si Madeleine avait été une personne détestable ?
Quelle place devons-nous laisser au passé ?
Avons nous le droit de nous mêler de la vie de quelqu’un à ce point ?
Ces questions montrent bien la force du projet : Madeleine Project ne raconte pas seulement une vie retrouvée dans une cave, il interroge aussi la mémoire, l’intimité, la transmission et les traces que chacun.e laisse derrière soi.
Avec le recul, je crois que c’est justement cette tension qui rend Madeleine Project si marquant : le livre donne envie de connaître Madeleine, tout en rappelant qu’une vie ne nous appartient jamais complètement. Clara Beaudoux parvient à faire exister cette femme sans tout révéler d’elle, et c’est peut-être là que se trouve la beauté du projet : dans cet équilibre fragile entre curiosité, mémoire et respect.
Pour aller plus loin 🔗
Voici une interview de l’autrice, effectuée par la librairie Mollat, par rapport à son livre :
Le site officiel du projet : http://madeleineproject.fr
Vous pouvez aussi feuilleter le livre à ce lien : https://medias.hachette-livre.fr/media/contenuNumerique/041/469610-001-C.pdf?x=20180614&file=469610-001-C.pdf
4 réflexions au sujet de “Madeleine Project de Clara Beaudoux”