contemporain, Jeunesse, Young Adult

Eliza et ses monstres, de Francesca Zappia : identité numérique, solitude et mondes intérieurs 🎨

CVT_Eliza-et-ses-monstres_2855

Cette chronique évoque un roman young adult autour de l’anxiété sociale, de l’isolement, de la pression familiale, de l’identité numérique, de la célébrité en ligne, de la création artistique, du rapport aux fans, du mal-être adolescent et de la difficulté à trouver sa place.

Dans la vie de tous les jours, Eliza Mirk est une fille timide, intelligente, un peu étrange et… qui n’a pas d’amis.

Dans sa vie en ligne, Eliza est LadyConstellation, créatrice anonyme de La Mer infernale, un webcomic extrêmement populaire. Avec des millions de followers et de fans à travers le monde, son alter ego est une véritable star.

Mais Eliza ne peut s’imaginer aimer le monde réel plus qu’elle n’aime sa communauté numérique.

Puis, un jour, Wallace Warland arrive dans son lycée et Eliza va vite se demander si la vie ne mérite pas d’être vécue hors ligne…

Honnêtement, le schéma narratif de départ n’est pas le plus original du monde.

L’histoire commence dans le lycée d’une petite ville, avec l’arrivée de Wallace, “le nouveau” : un garçon beau, discret, avec une carrure sportive, qui pourrait facilement devenir populaire. Face à lui, Eliza est timide, introvertie, peu à l’aise socialement et très loin des codes habituels de popularité.

Sur le papier, cela pourrait presque donner une impression de romance adolescente assez classique. Une sorte de Twilight sans vampires ni loups-garous, pour caricaturer un peu.

Mais Eliza et ses monstres ne se résume pas du tout à cela.

La rencontre entre Eliza et Wallace prend une place importante, bien sûr, mais le roman aborde beaucoup d’autres choses : la création, l’anonymat, la pression des attentes, la difficulté à exister dans sa famille, le besoin de refuge, les amitiés en ligne, les communautés de fans, la solitude et la peur de voir ses mondes entrer en collision.

Ce n’est pas seulement une histoire entre deux adolescent·es. C’est l’histoire d’une jeune fille partagée entre deux identités : Eliza, discrète et presque effacée dans la vie quotidienne, et LadyConstellation, figure créatrice admirée par toute une communauté.

C’est aussi l’histoire d’un monde secret dont chaque personne semble posséder une clé différente.

Francesca Zappia dépeint très bien les émotions d’Eliza : ses angoisses, ses blocages, son rapport aux autres, sa manière de se sentir à côté du monde, mais aussi la force de son imaginaire.

La narration à la première personne aide beaucoup à entrer dans son regard. Eliza ne raconte pas seulement ce qu’elle vit : elle nous fait ressentir sa difficulté à être présente, à parler, à répondre aux attentes, à faire cohabiter sa vie réelle et son identité numérique.

J’ai aussi été agréablement surprise par la traduction. Il est assez rare de sentir une palette d’émotions aussi fine dans un texte traduit, surtout lorsqu’il s’agit de retranscrire des pensées intérieures, de l’anxiété et une hypersensibilité aussi forte.

La plume est fluide, sensible, parfois très simple, mais elle touche juste.

Je pense que ce livre peut parler à beaucoup de personnes.

Il peut parler aux adolescent.e.s, bien sûr, mais aussi aux parents, aux personnes créatives, aux lecteur.ice.s qui ont grandi avec Internet, aux fans, aux introverti.e.s, aux personnes qui se sont déjà senties plus vivantes dans un monde imaginaire que dans leur quotidien.

Le roman aborde la place que l’on peut avoir dans sa propre famille, les incompréhensions entre parents et enfants, les relations sociales, la difficulté à se faire comprendre et le besoin de se construire un refuge.

Ce refuge peut prendre plusieurs formes : l’écriture, le dessin, la musique, la lecture, les jeux vidéo, les forums, les blogs, les univers fictifs, les avatars, les pseudos, les communautés en ligne.

Pour Eliza, ce monde s’appelle La Mer infernale. Pour d’autres, ce peut être une saga, une passion, une chaîne YouTube, un blog, un fandom, un carnet, une playlist ou une création personnelle.

Et c’est là que le roman devient vraiment intéressant. Il ne se contente pas de dire que le monde numérique est dangereux ou que le réel est supérieur. Il montre plutôt que ces espaces peuvent être à la fois des refuges, des pièges, des lieux de création, de reconnaissance, de pression et de vulnérabilité.

Eliza et ses monstres questionne notre rapport à l’identité.

Qui sommes-nous en ligne ? Qui sommes-nous hors ligne ? Est-ce qu’un pseudo cache vraiment une personne, ou est-ce qu’il permet parfois de révéler une part de soi que le quotidien étouffe ?

Eliza est à la fois elle-même et LadyConstellation. Ces deux identités ne sont pas totalement séparées, mais elles ne se superposent pas non plus parfaitement. L’une semble fragile, solitaire, dépassée. L’autre est admirée, suivie, attendue, presque divinisée par ses fans.

Le roman interroge aussi la place des communautés numériques. Être fan, créer, attendre la suite d’une œuvre, commenter, théoriser, s’attacher à des personnages : tout cela peut être merveilleux. Mais cela peut aussi devenir lourd lorsque l’artiste, derrière l’écran, reste une personne réelle, avec ses limites, sa fatigue et ses propres monstres.

Ce livre parle donc de passion, mais aussi de cyberdépendance, de solitude, de pression créative, de secret, d’anxiété et de la difficulté à exister pleinement quand une partie de soi vit ailleurs.

Qui sommes-nous vraiment ? Que voulons-nous montrer ? Que voulons-nous cacher ? Et surtout : que reste-t-il de nous lorsque le monde que l’on a créé commence à nous dépasser ?

J’ai tout de même noté quelques petits défauts.

D’abord, dans les premiers chapitres, il y a quelques erreurs dans l’utilisation des pronoms. Sur le moment, cela m’a tellement perturbée que je me suis demandé si je n’avais pas mal compris le résumé, ou si le roman allait finalement aborder la transidentité. En réalité, il s’agissait visiblement de simples coquilles de traduction ou de correction.

Ensuite, le livre contient des illustrations. Elles sont belles et cohérentes avec l’univers du roman, mais je ne sais pas si elles m’ont toujours semblé indispensables. Elles ajoutent quelque chose à l’ambiance, sans forcément être ce qui m’a le plus marquée.

Ce ne sont pas de gros défauts, mais ce sont les deux points qui m’ont un peu sortie de ma lecture.

Cette lecture m’a aussi fait réfléchir à mon propre rapport aux œuvres.

Je me suis sentie un peu coupable, je l’avoue. Coupable de râler parfois lorsqu’une saga met longtemps à sortir, de vouloir toujours de nouveaux titres, de nouvelles suites, de nouvelles histoires venant de mes auteur.ice.s préféré.e.s.

En lisant Eliza et ses monstres, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la pression que peuvent ressentir les auteurices, les artistes, les créateur.ice.s de contenu ou les personnes qui construisent un univers suivi par une communauté.

Créer quelque chose que d’autres personnes aiment, c’est beau. Mais cela peut aussi devenir écrasant lorsque l’attente devient trop forte, trop constante, trop bruyante.

J’ai aussi été très déçue de découvrir que Les Enfants d’Hypnos et La Mer infernale n’existaient pas réellement. Le roman les vend tellement bien que j’ai directement fait une recherche après ma lecture. Malheureusement, il faudra se contenter de l’imaginaire du livre.

La notion de double identité m’a aussi fait penser, de loin, à L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, de Robert Louis Stevenson, que je dois absolument me procurer. Pour le moment, mes seules références viennent surtout de Once Upon a Time, ce qui est probablement un signe qu’il faut corriger ça. ^^

Enfin, une phrase m’a particulièrement marquée :

Et je trouve cette idée très belle. Dans la vraie vie, les gens ne changent pas proprement en trois actes. Les blessures ne se résolvent pas toujours à la fin du chapitre. Les identités sont floues, les progrès irréguliers, les contradictions nombreuses.

C’est peut-être aussi pour cela que ce roman m’a autant touchée.

Je suis sortie de cette lecture surprise et reconnaissante !

Je ne m’attendais pas à un tel coup de cœur. Eliza et ses monstres est un livre qui résonne profondément, un livre qui peut faire sentir moins seul.e, un livre qui chamboule parce qu’il parle de création, de solitude, d’anxiété, d’identité et de mondes intérieurs avec beaucoup de justesse.

Oui, il possède quelques faiblesses. Mais elles m’ont semblé toutes petites face à ce que le roman apporte.

Je ne peux que le recommander aux personnes qui ont une forte identité numérique, aux parents qui aimeraient mieux comprendre leurs enfants introverti.e.s, aux personnes qui ont oublié ce que cela peut faire de subir l’école, aux rêveur.euse.s, aux artistes, aux fans, aux créateur.ice.s, aux personnes qui vivent un peu trop dans leur tête, et à tous les petits monstres qui habitent en nous.

giphy (10)

3 réflexions au sujet de “Eliza et ses monstres, de Francesca Zappia : identité numérique, solitude et mondes intérieurs 🎨”

Laisser un commentaire