
Avertissement de contenu â ïž
Ce roman aborde la mort violente dâun enfant, la disparition, la culpabilitĂ©, le mensonge, le poids du secret, la mort dâun animal, le deuil, lâangoisse, ainsi quâune atmosphĂšre psychologique sombre et dĂ©rangeante.
Résumé :
A la fin de dĂ©cembre 1999, une surprenante sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sĂ»r, la disparition du petit RĂ©mi Desmedt. Dans cette rĂ©gion couverte de forĂȘts, soumise Ă des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut mĂȘme considĂ©rĂ©e, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes Ă venir. Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chienâŠ
« La vie doit toujours reprendre le dessus, elle adorait cette expression. Cela signifiait que la vie devait continuer de couler, non pas telle qu’elle Ă©tait mais telle qu’on la dĂ©sirait. La rĂ©alitĂ© n’Ă©tait qu’une question de volontĂ©, il ne servait Ă rien de se laisser envahir par des tracas inutiles, le plus sĂ»r pour les Ă©loigner Ă©tait de les ignorer, c’Ă©tait une mĂ©thode imparable, toute son existence montrait qu’elle fonctionnait Ă merveille. »
Pourquoi ce livre ? Une couverture, une forĂȘt et 1999 đČ
Ă vrai dire, je nâavais mĂȘme pas lu le rĂ©sumĂ© avant dâacheter ce livre. Jâai fait confiance Ă ma famille, qui me disait que Pierre Lemaitre Ă©tait un grand auteur, Ă cette couverture trĂšs belle (jâadore la nature et la forĂȘt !), ainsi quâau fait que lâhistoire se dĂ©roule en 1999, mon annĂ©e de naissance. HĂ©hĂ© đ
Un thriller oĂč le coupable est connu dĂšs le dĂ©part đ°ïž
Câest surprenant de dĂ©couvrir lâhistoire sous un angle aussi diffĂ©rent quâinhabituel. DĂšs le dĂ©but du livre, aprĂšs la mise en place du dĂ©cor et du contexte, lâidentitĂ© du coupable est connue. Et câest justement lui que le rĂ©cit suit tout au long du roman !
Câest Ă©trange, non ? Son point de vue est assez particulier, et il devient malgrĂ© tout possible de sâattacher Ă ce personnage. Il pourrait mĂȘme arriver dâavoir peur pour lui, ce qui rend la lecture trĂšs dĂ©rangeante. MĂȘme si le suspense ne repose pas sur lâidentitĂ© du coupable, Pierre Lemaitre maĂźtrise son histoire Ă merveille. Le rĂ©cit est si bien construit que lâennui nâa pas le temps de sâinstaller.
JusquâĂ la fin du livre, et mĂȘme aprĂšs, une question reste en tĂȘte : quelquâun finira-t-il par dĂ©couvrir le corps de la victime, puis lâidentitĂ© de lâassassin ?
Beauval : un village, des secrets et des regards đ«ïž
Le dĂ©cor de lâhistoire est bien plantĂ© : Beauval est un petit village entourĂ© de forĂȘts, soumis Ă des rythmes lents et Ă une atmosphĂšre pesante. Mais comme dans beaucoup de petites communautĂ©s, les commĂ©rages circulent vite, et chaque personne fait attention Ă lâimage quâelle renvoie. Câest dâailleurs une critique assez amĂšre que propose lâauteur : tout le monde se connaĂźt depuis toujours, et pourtantâŠ
Beauval devient presque un personnage Ă part entiĂšre : un village oĂč tout se sait, oĂč chaque geste est observĂ©, mais oĂč les non-dits et les secrets circulent sous la surface.
La forĂȘt, qui mâavait dâabord attirĂ©e par la couverture, prend dans le roman une dimension beaucoup plus trouble. Elle nâest pas seulement un dĂ©cor naturel : elle devient un lieu de solitude, de bascule et dâenfouissement.
Il en faut peu pour que tout bascule. Le monde est rempli de secrets.
« Mme Courtin entretenait avec la religion des rapports prudents et fonctionnels. Elle avait envoyĂ© Antoine au catĂ©chisme par prĂ©caution, mais n’avait pas insistĂ© lorsqu’il avait souhaitĂ© ne plus s’y rendre. Elle frĂ©quentait l’Ă©glise quand elle avait besoin de secours. Dieu Ă©tait un voisin un peu distant qu’on avait plaisir Ă croiser et Ă qui on ne rechignait pas de demander un petit service de temps Ă autre. Elle allait Ă la messe Ă NoĂ«l comme on visite une vieille tante. Il entrait aussi dans cet usage une large part de conformisme. Mme Courtin Ă©tait nĂ©e ici, c’est ici qu’elle avait grandi et vĂ©cu, dans une ville Ă©triquĂ©e oĂč chacun est observĂ© par celui qu’il observe, dans laquelle l’opinion d’autrui est un poids Ă©crasant. Mme Courtin faisait, en toutes choses, ce qui « devait » se faire, simplement parce que c’Ă©tait ce que, autour d’elle, tout le monde faisait. Elle tenait Ă sa rĂ©putation comme elle tenait Ă sa maison et peut-ĂȘtre mĂȘme comme elle tenait Ă sa vie car elle serait sans doute morte d’une faillite de sa respectabilitĂ©. »
Une lecture dĂ©rangeante sur la culpabilitĂ© đ§
Ce qui rend la lecture si dĂ©rangeante, câest que le roman oblige Ă rester aux cĂŽtĂ©s dâun personnage coupable. Il ne sâagit pas de lâexcuser, ni dâoublier la victime, mais de comprendre comment un geste irrĂ©parable peut fissurer toute une existence, mais aussi contaminer tout ce qui lâentoure.
Pierre Lemaitre construit ainsi un malaise trĂšs particulier : la culpabilitĂ© ne disparaĂźt jamais vraiment. Elle se transforme, se cache, se dĂ©place, mais elle reste lĂ , en arriĂšre-plan. Le roman montre Ă quel point un secret peut façonner une vie entiĂšre, mĂȘme lorsquâil semble enfoui sous les annĂ©es, les habitudes et les silences.
Mon avis : impossible Ă lĂącher, difficile Ă aimer simplement đ
Jâai beaucoup aimĂ© ce livre, mĂȘme si la lecture fut dĂ©rangeante. LâidentitĂ© du coupable se dĂ©couvre trĂšs tĂŽt, mais cela nâempĂȘche pas le roman de rester prenant. MalgrĂ© son geste, jâai vite ressenti une forme de pitiĂ© pour certains passages de sa vie.
Attention : ce nâest pas une pitiĂ© qui cherche Ă lâexcuser. MĂȘme si les circonstances sont particuliĂšres, ce nâest Ă©videmment pas lui qui a le plus souffert. Câest plutĂŽt une forme de tristesse face Ă une personne qui semble avoir toujours manquĂ© dâaffection, de contact humain et de repĂšres. Cela rend la lecture trĂšs inconfortable, parce que le roman invite Ă comprendre un personnage coupable sans jamais effacer la gravitĂ© de son acte.
Sa personnalitĂ© est dâailleurs trĂšs Ă©trange Ă dĂ©couvrir. Ce nâest pas quelquâun de trĂšs empathique, et il reste difficile Ă cerner. Je nâarrive pas vraiment Ă dĂ©crire sa personnalitĂ© si particuliĂšre, mais, pour les personnes qui connaissent, il mâa parfois fait penser Ă James dans la sĂ©rie The End of the F*ing World, sans le cĂŽtĂ© âjâai envie de tuer quelquâunâ.
Le roman donne presque lâimpression que le destin finit par le rattraper, mais dâune maniĂšre assez Ă©trange, cruelle et dĂ©rangeante.
Pour aller plus loin đŹ
Le roman a Ă©galement Ă©tĂ© adaptĂ© au cinĂ©ma en 2019 par Nicolas Boukhrief, avec un scĂ©nario signĂ© par Pierre Lemaitre dâaprĂšs son propre livre. Je ne lâai pas encore vu, mais cette adaptation peut ĂȘtre intĂ©ressante pour prolonger lâambiance du roman et voir comment cette histoire de secret, de culpabilitĂ© et de village oppressant a Ă©tĂ© transposĂ©e Ă lâĂ©cran.