Classique, imaginaire, Science - Fiction

Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes

Cette chronique aborde plusieurs sujets sensibles : handicap intellectuel, validisme, expérimentation scientifique sur un être humain et un animal, violences familiales, humiliation, isolement, souffrance psychologique, déclin cognitif, mort animale et questionnements éthiques autour de la science, de l’intelligence et de la dignité.

Algernon est une souris de laboratoire dont les capacités intellectuelles ont été fortement augmentées à la suite d’une expérience menée par le professeur Nemur et le docteur Strauss. Encouragés par cette réussite, les scientifiques décident de tenter une opération similaire sur Charlie Gordon, un employé de boulangerie en situation de handicap intellectuel.

Charlie espère que cette expérience lui permettra de devenir plus intelligent, de mieux lire, de mieux écrire et d’être enfin considéré comme les autres. Mais cette transformation va bouleverser bien plus que ses capacités intellectuelles. Elle va aussi changer son rapport au monde, aux autres, à son passé et à lui-même.

Mais jusqu’où cette expérience peut-elle réellement le mener ?

J’ai découvert l’existence de Des fleurs pour Algernon grâce à Everything, Everything de Nicola Yoon. Le personnage de Maddy le cite à plusieurs reprises, et comme sa manière de penser m’avait beaucoup plu (même s’il ne s’agit évidemment pas d’une personne réelle), je me suis laissée convaincre.

En revanche, elle m’a aussi un peu spoilée… Mais bon, visiblement, pas assez pour m’empêcher de lire le livre 😄

Commençons par Charlie Gordon.

C’est un personnage profondément touchant, justement parce que le roman ne parle pas seulement de son intelligence, mais aussi de son rapport aux autres, à lui-même, à son passé et à sa dignité.

Avant l’expérience, Charlie est souvent infantilisée, humilié ou moqué par les personnes qui l’entourent. Beaucoup prétendent l’apprécier, mais cette affection repose parfois sur une forme de supériorité ou de condescendance. Lorsque ses capacités intellectuelles augmentent, le regard des autres change brutalement.

Certaines personnes lui reprochent alors de devenir arrogant, ingrat ou trop sûr de lui. Mais avec le recul, je trouve cette lecture un peu dure. Charlie ne devient pas simplement « prétentieux » : il découvre surtout l’ampleur de ce qu’on lui a caché, de ce qu’il n’avait pas les moyens de comprendre, et de la manière dont il a été traité.

Les scientifiques, de leur côté, se concentrent presque uniquement sur ses progrès intellectuels. Ils observent, mesurent, testent, analysent. Pourtant, Charlie reste un être humain traversé par des émotions, des souvenirs, des désirs, des peurs et des blessures. Son intelligence évolue très vite, mais son rapport affectif au monde ne peut pas suivre au même rythme.

C’est là que le roman devient particulièrement dérangeant. Charlie comprend progressivement que certaines personnes ne le considèrent pas vraiment comme un sujet, mais comme le résultat d’une expérience. Comme Algernon, il est observé, comparé, évalué.

Cette phrase résume très bien l’un des grands enjeux du roman :

Pour moi, Des fleurs pour Algernon rappelle ainsi une chose essentielle : l’intelligence ne suffit pas à faire une vie. Sans affection, sans respect, sans lien et sans reconnaissance de la dignité humaine, elle peut même devenir une source immense de souffrance.

Les personnages secondaires m’ont semblé moins développés que Charlie, mais ils restent importants pour comprendre ce que le roman raconte.

Certains peuvent paraître assez représentatifs, presque symboliques : les scientifiques fascinés par leur propre réussite, la mère obsédée par le regard des autres, les collègues qui confondent gentillesse et moquerie, ou encore les personnes qui apprécient Charlie tant qu’il reste à une place confortable pour elles.

Ce qui m’a marquée, c’est que beaucoup de personnages révèlent quelque chose du regard porté sur Charlie. Avant l’expérience, il est souvent méprisé, infantilisée ou utilisé comme objet de plaisanterie. Après l’expérience, il devient parfois inquiétant pour les autres, parce qu’il comprend davantage, analyse mieux les situations et ne reste plus à la place qui lui avait été assignée.

J’aurais aimé que certains personnages soient davantage approfondis, notamment Alice, que j’ai beaucoup appréciée. Son lien avec Charlie est l’un des plus intéressants du roman, parce qu’il interroge à la fois l’affection, l’admiration, la gêne, le désir, la protection et le malaise face à cette transformation brutale.

Au début, la lecture peut être déroutante. Le roman est construit à partir des comptes rendus rédigés par Charlie, qui participe à une expérience scientifique visant à augmenter ses capacités intellectuelles.

Ses premiers textes sont difficiles à lire : les mots sont écrits comme il les entend, la ponctuation est absente ou maladroite, la syntaxe est fragile et l’orthographe très approximative (originale même !).

Mais c’est justement ce qui rend le procédé aussi fort.

Au fil des pages, l’écriture de Charlie évolue. La ponctuation apparaît, les phrases deviennent plus structurées, le vocabulaire s’enrichit, les réflexions se complexifient. En tant que lectrice, j’ai eu l’impression d’assister concrètement à sa progression. Le style ne raconte pas seulement son évolution : il la fait ressentir !

J’ai trouvé ce choix narratif très intelligent, parce qu’il place la personne qui lit au plus près de Charlie. Ses progrès, ses découvertes, ses incompréhensions et ses douleurs passent directement par sa manière d’écrire.

Je ne sais pas si cet effet est aussi fort dans la version originale, dans la traduction française, ou dans les deux, mais j’ai trouvé la plume très accessible. Malgré un début volontairement difficile, le roman devient vite prenant, presque impossible à lâcher !

Ce qui est étrange et paradoxale avec ce livre, c’est que l’histoire semble très réaliste mais certains détails me dérangent.

L’idée de la mesure d’un Q.I. (quotient intellectuel) n’est pas objective. Le Q.I. ne serait pas un indicateur fiable d’intelligence car il existe de multiples intelligences. Ce marqueur n’en prend en compte que deux : l’intelligence verbale et mathématique. Il ne prend pas en compte l’intelligence émotionnelle, créative, spirituelle, musicale, corporelle, naturaliste etc.

Voici quelques articles en lien :

Non, le QI ne fait pas le génie : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/non-le-qi-ne-fait-pas-le-genie_21956 

Qu’est-ce qu’être intelligent ? http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Personnalite/Articles-et-Dossiers/Qu-est-ce-qu-etre-intelligent

QI : pourquoi il ne reflète pas votre intelligence ? https://www.caminteresse.fr/sciences/qi-pourquoi-il-ne-reflete-pas-votre-intelligence-1178137/ 

Le Q.I. se base sur des acquis et non sur l’inné, ce qui expliquerait que son processus d’apprentissage exceptionnel lui permette d’augmenter autant. Mais un apprentissage aussi important semble démesuré et son Q.I. passe presque de 60 à 180… Est-ce vraiment possible ?

Je reconnais que lorsqu’il est question du droit des animaux je suis assez sensible. Je suis aussi d’accord qu’on n’est pas tous sensibilisé à ce sujet… Mais je m’attendais à un peu de « révolte » autour de la condition d’Algernon… Mais tous les regards sont tournés vers Charlie.

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Avec sa nouvelle intelligence, Charlie l’utilise pour atteindre un niveau de connaissance le plus élevé qu’il soit, et fait de la recherche. Mais quitte à faire ça, il n’y avait pas des questions plus importantes. Vous verrez en lisant son avis sur ses « confrères » c’est assez surprenant. À moins que je n’aie pas tout saisi de l’histoire….

De nombreuses références à la caverne de Platon sont présentes tout au long du livre notamment la page précédant l’histoire. Comme c’est un sujet abordé en cours de philosophie en terminale, je vais essayer de vous l’expliquer du mieux que je pourrai, sinon je vous laisse encore une fois une vidéo de Cyruis North qui l’explique très bien.

Pour essayer de faire simple : l’allégorie de la caverne serait une manière de mettre en scène la condition humaine, et plus particulièrement nos idées/croyances fausses pour se diriger vers la connaissance.

La caverne de Platon serait une caverne psychologique dans lequel les hommes s’enferment.

Ces hommes ne voient que des images, des ombres, apparences et échos, soient des croyances fausses. Ils sont enchaînés et séduits par les images et ne peuvent pas voir la vérité/ le savoir venant d’au-dehors. Le problème, c’est qu’en restant longtemps sans bouger et dans le noir, l’avancée est difficile et douloureuse mais la raison les guide vers le Soleil, le savoir. Cette allégorie fait l’éloge de la raison et de la recherche de vérité malgré la lutte de l’homme. En effet, pour sortir de l’ignorance, il faut s’éduquer pour obtenir la connaissance.

Le héros de Keyes est ignorant. Il est enchaîné par son trouble et voit le monde de manière déformer (de notre point de vue), l’opération le libérera de ses chaînes et le processus d’éducation commence… Mais la vérité n’est peut-être pas été celle qu’on croit….

De grands sujets sont abordés sur différents niveaux : psychologique, éthique, comportementale.

•    Animaux de laboratoire et test sur les êtres humains.

•    Avec la connaissance scientifique, Charlie se remémore ses moments d’incompréhension face à Dieu. Petit il faisait comme ses proches et prenait à la lettre les superstitions.

•    C’est vraiment un livre où on est au cœur des émotions du personnage. Son enfance, son adolescence, le passage à l’âge adulte, la difficulté à communiquer et à comprendre les sentiments…

•    La perception de soi et des autres.

•    La société exclut la différence. Ici, on a affaire à une sorte de plaidoyer pour l’acception de l’autre malgré nos différences.

•    On remarque l’avancer de la psychologie moderne et de l’utilisation de la philosophie.

Il y en a tant d’autres !

J’ai commencé ce livre sans trop savoir à quoi m’attendre. D’un côté, « j’ai ouïe dire » que c’était un superbe best-seller de SF, mais d’un autre il date des années 70… Je ne devrai pas faire de généralité quant à l’écriture, le problème, c’est que souvent les vieux livres de SF ont un vocabulaire peu abordable… Sauf celui-ci ! Le texte est très compréhensible et j’ai été immergé plus facilement !

Ensuite, l’histoire est très originale, percutante, elle aborde un thème captivant (à mon sens) et pose de nombreuses questions morales. Daniel Keyes questionne l’intelligence tout au long de son roman avec dilemme dérangeant : il vaut mieux vivre heureux dans l’ignorance ou malheureux dans la connaissance ?

J’aurai aimé plus approfondir cette chronique, qui déjà très longue, et qui à nécessité quelques recherches mais il y a encore beaucoup trop de choses à dire…

Finalement, ce livre est un immense coup de cœur ! Je ne sais pas quoi vous dire de plus hormis un mot : foncez ! 😀

L’intelligence programmée – le rapport entre sentiments souvenirs – les rapports homme-femmes dans le domaine de la science – l’identification d’un homme envers l’animal – les animaux de laboratoire – les tests sur les souris – dépasser l’intelligence de ses proches – le contraste intellectuel – la dissociation du « moi » – l’amour chez les « génie » – comptabilité de l’amour et de l’intelligence – définition de l’amour – définition de l’intelligence – mesure du Q.I.

Notre morale peut-elle évoluer ?

Peut-on réellement mesuré l’intelligence ?

Qu’est-ce que l’intelligence ?

L’intelligence serait-elle vraiment bonne pour le moral ?

Quand on regarde bien, les grands penseurs de notre société ont souvent mal finit. Les exemples les plus connu sont peut-être Edgar Allan Poe, Baudelaire, Rimbaud, Van Gogh…

On pourrait peut-être finir sur cette citation de Platon : « L’essentiel n’est pas de vivre, mais de bien vivre. »

9 réflexions au sujet de “Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes”

  1. Il y a quelques mois, j’ai lu la version audio, et j’ai adoré. Le lecteur accélère sa diction au fur et à mesure que le cerveau de Charlie se met à bouillir, on est emporté au rythme de sa réflexion, c’est une expérience vraiment intéressante que je te conseille.

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    1. En tout honnêteté, je n’ai jamais « écouté de livre » mais ça fait partie de ma liste des choses à faire ! Ça doit vraiment être impressionnant et surtout dérangeant avec cette histoire ! Merci beaucoup pour le conseil 🙂

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    1. D’accord. Et est-ce que le relire permet d’avoir un autre aperçu ou qqc comme cela ? (comme avec le Petit Prince ?) Merci beaucoup ! 🙂

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      1. Je dirais qu’avec les années, assez bizarrement, je l’ai ouvert de moins en moins…. j’avais un peu peur peut-être de ne pas l’adorer autant qu’à l’époque où je l’ai découvert du coup, je ne peux pas trop répondre à ta question mais je sais que, plus jeune, j’aimais ce concept de devenir tellement intelligent qu’on pouvait du coup anticiper sa future déchéance, c’est assez terrible je trouve.

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  2. Tu m’as donné envie de le relire ! J’avais tellement aimé suivre l’évolution de Charlie, découvrir l’image qu’il se crée de lui-même, sa prise de conscience du regard des autres, etc… Ta critique est très constructive et les points que tu soulignes me donne envie de me replonger dans ce livre pour m’interroger une nouvelle fois sur ce texte qui avait été un coup de coeur.

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