contemporain, Dramatique

Chanson douce de Leïla Slimani : une berceuse glaçante sur la dépendance et les silences sociaux 🧸

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Ce roman aborde un infanticide, la mort d’enfants, la violence intrafamiliale, la charge mentale, la solitude, la dépendance affective et matérielle, ainsi que les rapports de classe liés au travail domestique et au soin des enfants.

Ce n’est pas une lecture légère. Le roman commence par le drame, puis remonte progressivement le fil de ce qui a mené à l’irréparable ! Prenez soin de vous ! ✨

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

Le titre Chanson douce est particulièrement troublant. Il évoque une berceuse, l’enfance, l’apaisement, quelque chose que l’on murmure pour rassurer un enfant.

Pourtant, le roman fait exactement l’inverse : il ouvre sur l’horreur, puis remonte peu à peu vers tout ce qui a rendu le drame possible. Cette douceur annoncée devient presque inquiétante, comme si le titre lui-même contenait déjà le malaise du livre.

C’est peut-être aussi ce qui rend le roman si efficace : il part d’un univers supposé rassurant avec les enfants, le foyer, la nounou, la famille, jusqu’à montrer tout ce qui peut s’y fissurer en silence.

Au premier abord, le résumé peut laisser penser à un drame familial ou à un thriller psychologique assez classique. Pourtant, dès les premières pages, le ton est donné : le bébé est mort. Et le lectorat sait très vite qui est responsable !

Étrange ? Absence de suspense ? Pas vraiment.

Le roman ne cherche pas seulement à cacher une identité ou à construire une enquête traditionnelle. Il s’intéresse plutôt à ce qui précède le drame : les silences, les tensions, les dépendances, les rapports de pouvoir, les frustrations et les aveuglements.

Leïla Slimani nous fait entrer dans l’intimité d’un foyer. Le regard se déplace d’un personnage à l’autre, d’un souvenir à une scène du quotidien. La narration donne parfois l’impression d’être une caméra posée au milieu de l’appartement, attentive aux gestes, aux regards, aux détails qui finissent par devenir inquiétants.

C’est très étrange, parfois malsain, et terriblement efficace.

Il est difficile de décrire cette famille sans tomber dans une forme de banalité trompeuse : un père, une mère, deux enfants, un appartement, du travail, de la fatigue, des cris, des rires, des pleurs, des obligations.

Myriam souhaite reprendre son métier d’avocate. Paul travaille beaucoup. Les enfants demandent de l’attention, de l’énergie, de la présence. Le couple cherche donc une personne pour les aider au quotidien.

C’est là que Louise arrive.

Louise semble d’abord être la perle rare : elle s’occupe des enfants, cuisine, range, nettoie, anticipe les besoins, transforme le foyer. Elle devient indispensable.

Mais c’est justement cette place qui dérange. À partir de quand l’aide devient-elle dépendance ? À partir de quand une présence extérieure devient-elle centrale dans une famille ? Et que se passe-t-il quand une personne donne tout, sans jamais recevoir la reconnaissance, la sécurité ou l’amour dont elle aurait besoin ?

Louise n’est pas seulement une nounou inquiétante. La réduire à cela serait passer à côté d’une grande partie du roman.

Elle est aussi une femme seule, pauvre, isolée, abîmée par la vie, qui trouve dans cette famille une forme de place, de rôle et peut-être même d’existence. Elle devient indispensable aux yeux de Myriam et Paul, mais reste pourtant extérieure à leur monde.

Myriam et Paul, de leur côté, profitent de cette aide tout en gardant une distance sociale. Iels ont besoin de Louise, mais cette nécessité reste difficile à reconnaître pleinement. Elle entre dans leur intimité, s’occupe de leurs enfants, connaît leurs habitudes, mais ne fait jamais vraiment partie de la famille.

C’est cette tension qui rend le roman si fort : personne n’est complètement innocent dans ce système, même si la responsabilité du crime reste évidemment du côté de celle qui le commet.

La force du livre est là : montrer comment une relation peut devenir toxique, non pas seulement à cause d’une personne, mais aussi à cause d’un ensemble de silences, d’inégalités, d’attentes et de dépendances.

Chanson douce n’est pas vraiment un roman policier. Le livre s’intéresse moins au « qui ? » qu’au « comment en est-on arrivé là ? ». Il interroge notre manière de regarder les autres, ou plutôt de ne pas les regarder.

Il parle du confort, de l’épuisement, de la maternité, du couple, du travail, de la réussite sociale, de la charge mentale, du besoin d’aide et de la difficulté à reconnaître pleinement la personne qui rend cette aide possible.

Le roman pose aussi une question très inconfortable : que demande-t-on aux femmes ?

À Myriam, il est demandé d’être mère, épouse, professionnelle, disponible, ambitieuse, aimante, organisée, performante. Elle doit réussir sa carrière sans trop déléguer, aimer ses enfants sans disparaître dans la maternité, prendre soin de son couple, de son foyer et de son image.

À Louise, il est demandé d’être douce, fiable, discrète, disponible, compétente, presque parfaite, mais sans jamais prendre trop de place. Elle doit aimer les enfants, mais ne pas trop les aimer. Elle doit faire partie du quotidien, mais rester à sa place.

C’est là que le roman devient très intéressant : il ne parle pas seulement d’un crime. Il parle aussi des injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes, selon leur place sociale, leur rôle familial, leur travail et leur niveau de reconnaissance.

Le problème, je pense, est aussi une question de perception : la perception de soi, mais surtout celle des autres. Je vais sûrement simplifier ou amplifier certains aspects du propos de l’autrice, mais le message reste fort. Le roman met en lumière une forme d’aveuglement social : des personnes installées dans leur confort quotidien, qui ne prennent pas toujours le temps de voir, comprendre ou reconnaître celles et ceux qui les entourent.

Ce manque de recul face aux autres, à leurs besoins, à leurs émotions, traverse tout le récit. Et même si cela peut sembler accusateur, il est difficile de ne pas se sentir concerné.e à un moment ou à un autre. Nous faisons tous, à différents degrés, partie de ce système. Myriam et Paul en sont une illustration particulièrement marquante.

Louise, de son côté, incarne une forme de perfection apparente. Elle sait se rendre indispensable, jusqu’à brouiller les limites. Leur relation évolue progressivement, et l’on pourrait presque parler, en reprenant une image biologique, d’un passage d’une relation symbiotique à quelque chose de plus déséquilibré. Mais dans quel sens ? C’est justement toute la complexité du roman.

Le livre pose aussi une question délicate : que signifie déléguer le soin de ses enfants ? Non pas pour juger, mais pour interroger les choix, les contraintes, les attentes sociales et professionnelles. Il ne s’agit pas de condamner, mais de réfléchir à ce que cela implique, pour les parents comme pour la personne qui prend en charge les enfants.

Enfin, le roman rejoint une interrogation plus large : comment être la personne que l’on souhaite être ? Comment concilier les différentes facettes de sa vie : être une femme, une mère, une partenaire, une professionnelle, sans se perdre ni s’épuiser ? Peut-on réellement tout faire parfaitement soi-même, ou cette idée relève-t-elle d’une injonction impossible ?

Le roman est aussi d’autant plus glaçant qu’il fait écho à un fait divers réel. L’autrice ne cherche pourtant pas à écrire un récit sensationnaliste ou une simple reconstitution criminelle.

Ce qui l’intéresse semble plutôt se trouver ailleurs : dans les tensions invisibles, les silences, les rapports de classe, la solitude, la fatigue, les attentes impossibles et tout ce qui peut se jouer derrière l’image apparemment ordinaire d’un foyer.

J’ai beaucoup aimé ce livre, même s’il met profondément mal à l’aise.

L’écriture de Leïla Slimani est simple, précise, froide par moments, mais très efficace. Les chapitres sont courts, le rythme fonctionne bien, et la tension s’installe sans avoir besoin d’effets spectaculaires.

Le roman provoque beaucoup d’émotions : admiration pour la maîtrise du texte, malaise, dégoût, peur, questionnements, frustration aussi.

Mon seul petit bémol concerne la fin. J’ai été un peu déçue, parce que ce livre avait fait énormément de bruit et que je m’attendais à une conclusion plus spectaculaire, ou au moins à une réponse plus nette à la grande question du « pourquoi » !!?

Mais avec du recul, ce n’est peut-être pas le but.

Dans la vraie vie, les drames ne livrent pas toujours une explication claire, propre, rassurante. Il reste des zones floues, des signes relus après coup, des questions qui tournent en boucle. Le roman commence par une scène de crime, mais il ne donne pas tout. Il laisse le lectorat face à son propre malaise.

Et c’est peut-être justement ce qui le rend si marquant.

(sinon vous savez pourquoi ce titre ?)

Extrait de l’interview de Leïla Slimani : Leïla Slimani, prix Goncourt 2016 : la nounou infanticide était presque parfaite

https://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20160927.OBS8872/leila-slimani-la-nounou-infanticide-etait-presque-parfaite.html

Leïla Slimani explique dans plusieurs entretiens qu’elle est profondément fascinée par les femmes. Elle dit se poser depuis longtemps une question qu’elle n’a pas fini d’explorer : comment être une femme libre tout en étant une épouse, une mère, et en répondant malgré tout aux injonctions de la société ? Car cette société n’encourage pas vraiment les femmes à se marginaliser, et la question de l’espace qui leur est accordé lui semble essentielle.

Je trouve que cette réflexion éclaire beaucoup le roman. Chanson douce n’est pas seulement l’histoire d’une nounou infanticide. C’est aussi un texte sur la place des femmes, sur les attentes contradictoires qui pèsent sur elles, sur les rapports de classe, la solitude et la violence qui peut naître dans les interstices du quotidien.

https://bibliobs.nouvelobs.com/tous-feministes/20171102.OBS6853/leila-slimani-le-corps-des-femmes-est-un-champ-de-bataille.html

12 réflexions au sujet de “Chanson douce de Leïla Slimani : une berceuse glaçante sur la dépendance et les silences sociaux 🧸”

    1. Merci pour l’idée 🙂

      Je ne connaissais absolument pas cette chanson ! Mais j’ai du mal à voir le lien entre *Une chanson douce* d’Henri Salvador et l’histoire développée par le livre… Pour moi, cette musique serait plutôt une métaphore de l’amour. Je ne suis donc pas sûre de comprendre la « piste » ^^

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  1. Je n’ai pas aimé ce roman ni ses personnages que je n’ai pas vraiment compris. J’ai eu l’impression d’avoir été tenue à distance tout le long de ma lecture et le fait qu’on n’est pas de réponse au « Pourquoi » m’a énormément gêné.

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    1. Ah mince… Tenue à distance dans quel sens ?

      C’est vrai que le point de vue adopté est très différent de ce que l’on peut avoir habituellement. :/

      Moi aussi, au début, j’ai eu cette impression, mais maintenant mon avis a changé. Je trouve ça intéressant, malgré le fait que ça paraisse « pas fini ».

      Après, généralement, je chronique environ deux semaines après ma lecture, pour pouvoir la revoir sous un autre angle, chercher des explications de l’autrice et lire d’autres critiques. C’est peut-être ça. ^^

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      1. Bah je sais pas trop, j’ai eu l’impression en fait d’être comme ces badaux qui se sont agglutinés devant l’appartement. On était au cœur de l’histoire mais l’auteure a refusé de nous donner l’élément le plus essentiel, celui qui permet de comprendre l’horreur et d’avoir la réponse à la question que tout le monde se pose en commençant ce roman : Pourquoi? J’ai lu ce livre il y a deux ans je crois et je n’ai toujours pas changé d’avis à son sujet^^ Je ne le comprends toujours pas en fait 🙂

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        1. Ouh là, encore une fois, je suis désolée pour le délai… Je n’avais pas vu le commentaire, et j’ai quelques problèmes de gestion du blog ces temps-ci.

          Du coup, d’accord, je vois tout à fait ce que tu veux dire. J’avais la même impression au début, mais après avoir lu des interviews de l’autrice, mon avis a changé, haha. Elle a une drôle de vision de son livre ^^

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  2. Je viens de le finir et la fin me convient vraiment bien, parce que c’est comme dans la vraie vie : on ne sait jamais vraiment pourquoi les choses basculent jusqu’à l’extrême. Et c’est fascinant, de voir les indices sans savoir à quel moment ça devient « trop »

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